{"id":2570,"date":"2022-02-27T01:02:00","date_gmt":"2022-02-27T01:02:00","guid":{"rendered":"https:\/\/trait-dunion.com.tn\/?p=2570"},"modified":"2023-03-27T01:04:29","modified_gmt":"2023-03-27T01:04:29","slug":"une-relation-mediterraneenne-deux-fois-millenaire-la-tunisie-et-la-sicile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/trait-dunion.tn\/?p=2570","title":{"rendered":"Une relation m\u00e9diterran\u00e9enne deux fois mill\u00e9naire: la Tunisie et la Sicile"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">L\u2019emprise de l\u2019actualit\u00e9 sur les esprits est telle que souvent le poids de l\u2019histoire en vient \u00e0 \u00eatre en quelque sorte occult\u00e9. Ainsi lorsqu\u2019on \u00e9voque, par exemple, la Sicile dans ses relations avec la Tunisie\u00a0 a-t-on tendance \u00e0 songer d\u2019embl\u00e9e \u00e0 son r\u00f4le comme terre d\u2019accueil pour les immigr\u00e9s tunisiens \u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine. Pourtant les contacts entre les deux pays ont \u00e9t\u00e9 non seulement \u00e0 double sens mais ils remontent en outre \u00e0 la plus haute antiquit\u00e9. La Sicile, en effet, connut une pr\u00e9sence ph\u00e9nicienne et punique durable et active. Progressivement, Carthage r\u00e9ussit \u00e0 dominer une partie importante de l\u2019\u00eele et \u00e0 y d\u00e9velopper des comptoirs dont certains, fond\u00e9s d\u00e9j\u00e0 par les Ph\u00e9niciens, devinrent de puissantes cit\u00e9s comme Moty\u00e9. Du Ve si\u00e8cle av. J.-C. jusqu\u2019au milieu du troisi\u00e8me, les\u00a0 Puniques et les Grecs\u00a0 (dont la pr\u00e9sence en Sicile \u00e9tait fort ancienne) se disputent la possession de l\u2019\u00eele.\u00a0 La victoire grecque d\u2019Him\u00e8re en 480 donne un coup d\u2019arr\u00eat \u00e0 l\u2019expansion carthaginoise mais S\u00e9linonte et Agrigente, par exemple, tombent aux mains des Carthaginois en 409 et en 406.\u00a0 Cette rivalit\u00e9 n\u2019emp\u00eache pas les uns et les autres d\u2019avoir des relations \u00e9conomiques fructueuses. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019issue de\u00a0 la premi\u00e8re guerre punique et la victoire des Romains en 241 av. J.-C. que les Carthaginois sont d\u00e9finitivement \u00e9vinc\u00e9s de Sicile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Des si\u00e8cles plus tard, en 827, le lieu qui allait ensuite abriter la cit\u00e9\u00a0 de Mazara del Vallo,\u00a0 ville de la province de Trapani, connue aujourd\u2019hui de nos compatriotes pour son importante communaut\u00e9 de p\u00eacheurs tunisiens, fut la porte d\u2019entr\u00e9e des conqu\u00e9rants aghlabides venus d\u2019Ifriqiya. Le territoire musulman de l\u2019\u00eele, progressivement constitu\u00e9, devint un foyer de civilisation\u00a0 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019introduction de techniques agraires et\u00a0 l\u2019essor du commerce,\u00a0 des\u00a0 sciences et des arts.\u00a0 En 878, la langue arabe devint la langue officielle d\u2019une grande partie de l\u2019\u00eele jusqu\u2019\u00e0 la conqu\u00eate normande au XIe si\u00e8cle sans que son emploi disparaisse pour autant, y compris dans la correspondance officielle. Dans le m\u00eame temps, un dialecte siculo-arabe se r\u00e9pandit et r\u00e9ussit \u00e0 subsister jusqu\u2019au XIVe si\u00e8cle.\u00a0 De sorte que bien des termes de la langue sicilienne sont d\u2019origine arabe : gebbia (bassin, citerne), favara (fontaine), giuggiolena (s\u00e9same), ou encore des toponymes comme Mazara (de maz\u00e2r, lieu de p\u00e8lerinage \u00e0 un tombeau de saint), Alcantara (le pont), Gibellina (le mont) et bien d\u2019autres encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">La&nbsp; Sicile musulmane donna aussi de grands personnages dans diff\u00e9rents domaines.&nbsp; Au&nbsp; Xe si\u00e8cle,&nbsp; le califat fatimide trouve en la personne de Jawhar El Siqilli (911- 992) un grand g\u00e9n\u00e9ral,&nbsp; conqu\u00e9rant de l\u2019Egypte et de la Syrie, fondateur du Caire en 969 au nom de son ma\u00eetre le calife El Moez, inaugurant ainsi pour deux si\u00e8cles la p\u00e9riode fatimide&nbsp; orientale&nbsp; apr\u00e8s celle d\u2019Ifriqiya.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Au XIIe si\u00e8cle, les Normands conqui\u00e8rent la Sicile. Tol\u00e9rants et ouverts, ils s\u2019accommodent brillamment de l\u2019empreinte arabo-musulmane dans l\u2019administration, les lettres et les arts \u00e0 telle enseigne que les sp\u00e9cialistes&nbsp; parlent aujourd\u2019hui de culture arabo-normande, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment de culture \u00e0 la fois byzantine, arabe et normande dans un heureux syncr\u00e9tisme dont le monde m\u00e9diterran\u00e9en de haute \u00e9poque avait le secret. Savants et artistes b\u00e9n\u00e9ficient de la protection et du m\u00e9c\u00e9nat des rois et leur en savent gr\u00e9 : en 1139, \u00e0 la demande de Roger II, comte puis roi de Sicile (1105-1154), Al Idr\u00eess\u00ee&nbsp; entreprend la r\u00e9daction de son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage de g\u00e9ographie Nuzhat almusht\u00e2q f\u00eeikhtir\u00e2q al \u00e2f\u00e2q (connue en Europe sous le nom de Tabula Rogeriana ou Livre de Roger)&nbsp; con\u00e7u aussi comme une \u0153uvre \u00e0 la gloire du roi. Dans le domaine de la th\u00e9ologie et du droit musulman, comment ne pas citer un personnage embl\u00e9matique des relations \u00e9troites entre la Tunisie et la Sicile, l\u2019Imam&nbsp; Abou Abdallah Mohamed al Mazari (ou al Mazr\u00ee), c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9ologien et juriste n\u00e9 \u00e0 Mazara en 1064 et&nbsp; mort en odeur de saintet\u00e9 \u00e0 Mahdia en 1141. Revendiqu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nos jours par les savants mal\u00e9kites et par les villes tunisiennes&nbsp; o\u00f9 il v\u00e9cut : Sfax o\u00f9 il suivit les le\u00e7ons d\u2019Al Lakhmi, Sousse aupr\u00e8s d\u2019Ibn al Sa\u2019igh et Mahdia o\u00f9 il&nbsp; enseigna. Il fut enterr\u00e9 \u00e0 Monastir o\u00f9 son tombeau fait encore aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019une vive&nbsp; v\u00e9n\u00e9ration. Incarnation de cet islam \u00e0 la fois \u00e9rudit et tol\u00e9rant longtemps cher aux Tunisiens, il est \u00e9galement connu pour sa c\u00e9l\u00e8bre fatwa relative \u00e0 l\u2019organisation de la vie du musulman dont le pays tombe sous la domination chr\u00e9tienne. Citons aussi le po\u00e8te Abdoul Jabb\u00e2r Ibn Hamd\u00ees, n\u00e9 \u00e0 Syracuse en 1061, mort \u00e0 Majorque en 1141, et le philosophe et \u00e9crivain politique&nbsp; Ibn al Dhafar al Siqill\u00ee, auteur d\u2019un ouvrage&nbsp; (Soulw\u00e2n al Mouta\u00e2 ) que certains sp\u00e9cialistes modernes consid\u00e8rent comme une pr\u00e9figuration du Prince de Machiavel. Terre d\u2019asile, la Sicile normande accueillit ainsi le c\u00e9l\u00e8bre Ibn Rachiq qui, fuyant la tyrannie de l\u2019\u00e9mir ziride de Kairouan, s\u2019exila \u00e0 Mazara en 1057 et sans doute y resta-t-il jusqu\u2019\u00e0 sa mort survenue en 1064.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">La vigueur de l\u2019empreinte arabo-musulmane s\u2019est \u00e9galement exprim\u00e9e \u00e0 travers l\u2019architecture et le d\u00e9cor des monuments d\u2019\u00e9poque normande. A Palerme, l\u2019\u00e9glise&nbsp; Saint Jean- des-Ermites et&nbsp; les palais de la Zisa et de la Cuba en sont des t\u00e9moignages \u00e9loquents. Quant \u00e0 la cath\u00e9drale de Monreale, elle constitue un bel exemple du style \u00e0 la fois normand, arabe et byzantin. A Mazara del Vallo subsiste m\u00eame un pan du tissu urbain ancien connu aujourd\u2019hui encore sous le nom de Casbah.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Sous la domination des Hohenstaufen, successeurs des Normands, et en particulier durant le r\u00e8gne de Fr\u00e9d\u00e9ric II, Empereur germanique, duc de Souabe et roi de Sicile de 1197 \u00e0 1250, cet esprit de tol\u00e9rance et d\u2019admiration pour l\u2019apport arabo-musulman fut entretenu et ne disparut que sous les p\u00e9riodes post\u00e9rieures, l\u2019angevine&nbsp; puis l\u2019aragonaise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Sur le plan des relations politiques entre la Sicile et la Tunisie, l\u2019entraide alternait avec les phases&nbsp; de tension, et la paix ne r\u00e9gnait souvent qu\u2019en \u00e9change du versement d\u2019un tribut, tant\u00f4t au profit de l\u2019Ifriqiya,&nbsp; tant\u00f4t au b\u00e9n\u00e9fice du pouvoir \u00e9tabli en Sicile. Au XIIe si\u00e8cle, \u00e0 la veille de la conqu\u00eate almohade, les \u00e9mirs d\u2019Ifriqiya, en butte \u00e0 des d\u00e9sordres et \u00e0 la menace des puissantes tribus venues de Haute Egypte,&nbsp; \u00e9tablirent une alliance avec Roger, le roi normand de la toute proche Sicile. Des dettes consid\u00e9rables furent contract\u00e9es avec la grande \u00eele et Mahdia fut m\u00eame occup\u00e9e par les Normands. L\u2019arriv\u00e9e des Almohades (voir Leaders, d\u00e9cembre 2016)&nbsp; mit fin \u00e0 cette pr\u00e9sence et un trait\u00e9 fut sign\u00e9 en 1180 entre le calife Abou Yacoub Youssouf et Guillaume le Bon, roi de Sicile, en vertu duquel une tr\u00eave de dix ans fut conclue et la Sicile soumise au versement d\u2019un tribut.&nbsp; C\u2019est le plus ancien trait\u00e9 connu sign\u00e9 entre notre pays et une puissance europ\u00e9enne (Alphonse Rousseau, Les Annales tunisiennes p.422). En 1231, le sultan hafside&nbsp; et l\u2019empereur Fr\u00e9deric, roi de Sicile, concluaient un trait\u00e9 qui garantissait&nbsp; \u00able libre-\u00e9change de part et d\u2019autre des esclaves [\u2026] qui persisteraient dans leur croyance religieuse premi\u00e8re\u00bb&nbsp; ainsi que&nbsp; la s\u00e9curit\u00e9 des marchands chr\u00e9tiens en Afrique et des marchands musulmans d\u2019Afrique dans les domaines de l\u2019Empereur. Quant aux trait\u00e9s post\u00e9rieurs de 1282, 1285, 1300 et 1398, il y&nbsp; est essentiellement question d\u2019un tribut dont devait s\u2019acquitter l\u2019Etat hafside (A. Rousseau, idem, pp.425-427).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Plus tard, au moment de la fameuse rivalit\u00e9 entre l\u2019Espagne catholique et le Sultan ottoman, Commandeur des croyants, la&nbsp; proximit\u00e9 g\u00e9ographique entre la Sicile et le pays de Tunis et leur ferveur religieuse antagoniste ne pouvaient que constituer une sorte d\u2019exacerbation des conflits entre les deux grandes puissances d\u2019alors. La Sicile participa ainsi, en quelques occasions m\u00e9morables, aux exp\u00e9ditions maritimes chr\u00e9tiennes contre Tunis. Puis, lorsque les limites entre chr\u00e9tient\u00e9 et territoires d\u2019islam se stabilis\u00e8rent, l\u2019activit\u00e9 corsaire &#8211;&nbsp; cette \u00abguerre seconde\u00bb, selon la formule de l\u2019historien Fernand Braudel &#8211; prolongea une relation de nature belliqueuse qui se traduisait assez r\u00e9guli\u00e8rement par des raids qui visaient les petits villages des c\u00f4tes italiennes dont les populations venaient grossir les rangs des captifs et esclaves dans la r\u00e9gence, pendant que des Tunisiens, victimes de corsaires au service d\u2019Etats europ\u00e9ens, se retrouvaient&nbsp; &#8211; \u00e0 leur corps d\u00e9fendant eux aussi &#8211; de l\u2019autre&nbsp; c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e. Le v\u00e9cu de ces populations touch\u00e9es par la piraterie \u00e9tait parfois particuli\u00e8rement agit\u00e9.&nbsp; Selon les historiens B. et L. Bennassar, plusieurs Siciliens \u00abont partag\u00e9 leur vie entre leur \u00eele et la Tunisie, quelques ann\u00e9es ici, quelques ann\u00e9es l\u00e0, au gr\u00e9 des circonstances, passant et repassant la fronti\u00e8re religieuse entre les deux rives de la M\u00e9diterran\u00e9e\u00bb.&nbsp; (Les Chr\u00e9tiens d\u2019Allah, Paris, 1989, pp.259-260). Par l\u2019effet&nbsp; d\u2019une sorte de m\u00e9lange \u00e0 la fois&nbsp; dramatique et fascinant propre \u00e0 la comp\u00e9tition entre l\u2019Islam et la chr\u00e9tient\u00e9, les captifs&nbsp; connaissaient&nbsp; parfois un destin brillant et romanesque. A la fin du XVIIIe si\u00e8cle, un jeune homme, captur\u00e9 sur l\u2019\u00eele de Favignana au large de la Sicile par des corsaires tunisiens, fut offert au puissant ministre Youssouf Saheb Ettaba\u00e2.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Converti \u00e0 l\u2019Islam sous le nom de Husse\u00efn Khodja, il gravit tous les \u00e9chelons de la hi\u00e9rarchie mamelouke du Bardo puis devint entre 1822 et 1829, date de sa disgr\u00e2ce, l\u2019homme fort de l\u2019administration beylicale. Du c\u00f4t\u00e9 musulman, de hauts personnages se retrouvaient en Sicile o\u00f9 \u00e0 Naples et embrassaient la foi catholique de leur plein gr\u00e9 comme, \u00e0 la fin des Hafsides au XVIe si\u00e8cle, le prince Hamida (voir Leaders,&nbsp; octobre 2016) ; ou plus tard, au XVIIe si\u00e8cle, l\u2019exemple de ce Don Philippe, fils d\u2019un dey de Tunis qui, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre enfui de son pays, fut baptis\u00e9 en la cath\u00e9drale de Palerme en mai 1646, son parrain n\u2019\u00e9tant autre que le vice-roi de Sicile. Apr\u00e8s bien des p\u00e9rip\u00e9ties, il revint \u00e0 Tunis, se repentit et&nbsp; les choses rentr\u00e8rent dans l\u2019ordre avec une tol\u00e9rance assez extraordinaire (Lucette Valensi, \u00abQuand des musulmans de haut rang demandaient le Bapt\u00eame\u00bb in revue Pallas, 88, 2012).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Si aujourd\u2019hui la Sicile fait r\u00eaver bien des jeunes tunisiens victimes du ch\u00f4mage, au XIXe si\u00e8cle, de nombreux Siciliens (mais aussi des Sardes, des Napolitains ainsi que beaucoup de Maltais), pouss\u00e9s par la mis\u00e8re et le manque de travail, quitt\u00e8rent&nbsp; leur \u00eele pour chercher un meilleur sort en Tunisie. &nbsp; Ma\u00e7ons, terrassiers, ouvriers, petits artisans, ils travaillaient dur et vivaient modestement, c\u00f4toyant la population locale dans la m\u00e9dina de Tunis et dans d\u2019autres villes. Cette cohabitation, g\u00e9n\u00e9ralement paisible et utile aux uns et aux autres, \u00e9tait ponctuellement secou\u00e9e par des&nbsp; bagarres hom\u00e9riques, parfois mortelles entre les fiers-\u00e0-bras des deux communaut\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Beaucoup de ces immigr\u00e9s \u00e9taient aussi p\u00eacheurs ou manutentionnaires dans diff\u00e9rents ports tunisiens, tandis que d\u2019autres louaient leurs bras dans les exploitations agricoles coloniales ou dans les mines (dont celles de phosphate) en divers endroits du pays.&nbsp; A cette population laborieuse et paisible se m\u00ealaient des d\u00e9linquants \u00e9vad\u00e9s de la p\u00e9ninsule dont certains contribuaient \u00e0 la criminalit\u00e9 au point qu\u2019un journaliste fran\u00e7ais jugea utile de&nbsp; mentionner \u00ables ramifications de la mafia en Tunisie\u00bb&nbsp; dans son Dictionnaire illustr\u00e9 paru \u00e0 Tunis en 1912.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Cette ancienne pr\u00e9sence sicilienne est&nbsp; encore inscrite dans le paysage urbain. Jusqu\u2019\u00e0 nos jours, Tunis compte ainsi un vaste quartier urbain connu sous le nom de la Petite Sicile. Voici son histoire : Au XIXe si\u00e8cle, le Bey de Tunis, soucieux de trouver une solution \u00e0 l\u2019insalubrit\u00e9 de la zone extra-muros qui allait devenir plus tard la ville europ\u00e9enne, accorda \u00e0 une famille&nbsp; pi\u00e9montaise,&nbsp; les Fasciotti, dont un des membres \u00e9tait consul d\u2019Italie en 1861-62, la concession d\u2019un vaste quadrilat\u00e8re compris aujourd\u2019hui entre l\u2019avenue de Carthage, l\u2019avenue Farhat-Hached, les rues de Turquie et Moncef-Bey avec possibilit\u00e9 d\u2019y construire des petites habitations, \u00e0 charge pour eux de remblayer cette zone mar\u00e9cageuse. Le caract\u00e8re modeste de ces logements, puis la proximit\u00e9 du port construit en 1898, attir\u00e9rent des familles siciliennes en qu\u00eate d\u2019un emploi dans les activit\u00e9s d\u2019acconage et de manutention qui s\u2019y install\u00e8rent.\u00da<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">\u00daA La Goulette, port de Tunis et vill\u00e9giature d\u2019\u00e9t\u00e9 haute en couleur et cosmopolite, il y avait aussi une Petite Sicile \u00e0 l\u2019ombre d\u2019une \u00e9glise qui existe toujours. Le 15 ao\u00fbt de chaque ann\u00e9e, \u00e0 l\u2019occasion de la f\u00eate de la Vierge, une imposante procession&nbsp; conduisait jusqu\u2019\u00e0 la mer&nbsp; la statue de Notre-Dame de Trapani, dans la ferveur des chr\u00e9tiens et sous le regard des nombreux musulmans et juifs venus en voisins ou en curieux. D\u2019autres villes telles Bizerte ou Sfax avaient leur \u00abquartier sicilien\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Au temps des beys, la communaut\u00e9 italienne de Tunisie avait bien s\u00fbr son aristocratie, constitu\u00e9e essentiellement de grandes familles g\u00e9noises&nbsp; comme les&nbsp; Gnecco ou les Traverso, dont la richesse \u00e9tait fond\u00e9e sur&nbsp; le n\u00e9goce et, pour certaines, notamment les Raffo et&nbsp; les Bogo, gr\u00e2ce \u00e0 la proximit\u00e9 avec le pouvoir beylical. Leur opulence se traduisait au plan urbanistique par de beaux&nbsp; palais&nbsp; et immeubles&nbsp; \u00e0 l\u2019architecture caract\u00e9ristique de certaines r\u00e9gions&nbsp; de la p\u00e9ninsule et de la Sicile et situ\u00e9s principalement dans le \u00abQuartier franc\u00bb de la m\u00e9dina de Tunis (rue de la Commission, rue Sidi Qadouss, rue des Glaci\u00e8res). Dans une de ces demeures habita en 1836 Garibaldi, r\u00e9fugi\u00e9. Le cloisonnement social \u00e9tait cependant de rigueur et&nbsp; il a&nbsp; fallu&nbsp; attendre l\u2019\u00e8re du protectorat pour assister \u00e0 des r\u00e9ussites de Siciliens de Tunisie comme Joseph Abita, n\u00e9 \u00e0 Trapani en 1856 ; entrepreneur de travaux publics et de b\u00e2timents&nbsp; (dont l\u2019H\u00f4tel de Ville de Tunis et&nbsp; l\u2019immeuble du grand quotidien La D\u00e9p\u00eache tunisienne), il \u00e9tait&nbsp; membre de diverses soci\u00e9t\u00e9s de bienfaisance et de la soci\u00e9t\u00e9 des Garibaldiens; Nicolas D\u2019Amaco, n\u00e9 \u00e0 Marsala en 1879, industriel et viticulteur en Tunisie, Pietro Galfano, lui aussi de Marsala, m\u00e9decin ophtalmologiste \u00e0 Sousse, ou encore Antoine Rizzuto, dipl\u00f4m\u00e9 des facult\u00e9s de Palerme et Messine, m\u00e9decin, ancien interne de l\u2019h\u00f4pital italien de Tunis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les Italiens&nbsp; constituaient la plus forte communaut\u00e9 europ\u00e9enne de Tunisie \u00e0 telle enseigne qu\u2019on&nbsp; a pu d\u00e9finir la Tunisie comme \u00abune colonie italienne administr\u00e9e par des fonctionnaires fran\u00e7ais\u00bb. En 1906, ils \u00e9taient au nombre de 81.156 (contre&nbsp; 34.610 Fran\u00e7ais) r\u00e9partis dans tout le pays mais principalement \u00e0 Tunis (52.000), dans leur grande majorit\u00e9, ils \u00e9taient originaires de Sicile,&nbsp; de Trapani, Favignana, Marsala et d\u2019autres r\u00e9gions de l\u2019\u00eele. Les autorit\u00e9s du protectorat&nbsp; \u00e9taient pr\u00e9occup\u00e9es par ce d\u00e9s\u00e9quilibre d\u00e9mographique au d\u00e9triment de leurs nationaux et s\u2019attach\u00e8rent \u00e0 le corriger, notamment par un encouragement massif aux naturalisations d\u2019Italiens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Aujourd\u2019hui,&nbsp; si la Tunisie a vu fondre d\u00e8s les ann\u00e9es 1960 sa communaut\u00e9 italienne comme le reste de ses composantes non autochtones et non musulmanes,&nbsp; la Sicile, en revanche, abrite une importante communaut\u00e9 tunisienne qui, en 2015, comptait 19 244 \u00e2mes. Ces immigr\u00e9s, arriv\u00e9s d\u00e8s les ann\u00e9es 1960, travaillent comme ouvriers agricoles, mais aussi comme p\u00eacheurs&nbsp; dont beaucoup exercent leur m\u00e9tier \u00e0 Mazara del Vallo. La communaut\u00e9 tunisienne de cette ville, qui compte \u00e9galement quelques commer\u00e7ants, est certes bien accept\u00e9e, mais, comme jadis les Siciliens&nbsp; de Tunisie, cohabite sans vraiment se m\u00ealer \u00e0 la population autochtone.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Des jeunes \u00e9duqu\u00e9s participent toutefois \u00e0 la vie politique de la ville. En 2003 puis en 2009, un Tunisien, Soufi\u00e8ne Zitoun, entra au Conseil municipal en qualit\u00e9 d\u2019adjoint \u00e9tranger (consigliere straniero aggiunto)&nbsp; tandis que d\u2019autres, dont des femmes, sont affili\u00e9s \u00e0 des partis italiens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">A Tunis, la pr\u00e9sence sicilienne est entretenue vaille que vaille par les quelques familles qui ont choisi de rester au pays qui accueillit jadis leurs anc\u00eatres. Elle s\u2019est maintenue aussi gr\u00e2ce \u00e0 la coop\u00e9ration culturelle et particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019action de la fondation Orestiadi de la ville de Gibellina qui, \u00e0 l\u2019initiative du regrett\u00e9 s\u00e9nateur Ludovico Corrao, avait fond\u00e9 en juin 2000, au palais Bach Hamba dans la m\u00e9dina, un centre culturel destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper les liens culturels et patrimoniaux entre la Sicile et la Tunisie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\" dir=\"ltr\">Malheureusement, ce centre a disparu en 2015, contribuant ainsi au d\u00e9clin du caract\u00e8re m\u00e9diterran\u00e9en et cosmopolite qui fut jadis celui de Tunis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019emprise de l\u2019actualit\u00e9 sur les esprits est telle que souvent le poids de l\u2019histoire en vient \u00e0 \u00eatre en quelque sorte occult\u00e9. 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